Style Empire

I.

Mon hôte ouvrit l’immense grille de la propriété avec une grimace de contentement. Devant moi trônait une bâtisse immense au style inclassable, flanquée de tours, fenêtres opaques, pierres colorées et balcons tortueux. J’écarquillai les yeux, incrédule. L’ensemble était à la fois majestueux et d’une effroyable hétérogénéité. On eût dit que le projet d’un architecte fantasque, torturé chaque nuit par des rêves brutaux, avait été réalisé par accident.

Modeste artisan, ayant rarement voyagé pour affaires, c’était la première fois que la promesse d’un contrat juteux me menait aussi loin sur le continent. Et qui plus est, au domicile personnel d’un client qui respirait la puissance. Magnat du mobilier en Serbie, arrosant le marché d’une bonne partie de l’Europe de l’est, ce dernier m’avait convoqué en qualité d’expert d’une spécialité ancienne du meuble français : l’armoire normande. Enthousiaste à l’idée de pouvoir inspirer sa nouvelle collection, je ne boudais pas non plus un séjour studieux dans un manoir peuplé de pièces rares. Mon associé, en partant, avait évoqué des bois anciens inestimables, couvés avec une rare affection. « Il aime ses céladons comme un père, l’animal ! » L’animal était un homme très courtois en costume gris, possédant une fine moustache et un accent doucereux qui lui faisait rouler les r comme des vagues de sirop. La délicatesse de son maintien et ses manières classiques contrastaient singulièrement avec l’aspect hybride de la demeure, qui par ailleurs semblait assez mal entretenue. On devinait sur la façade des pans entiers de pierre noircie.

Après quelques politesses, l’homme m’invita à le suivre avec un mouvement de bras gracieux, les yeux pétillants. Il espérait m’impressionner et traquait sur mon visage le moindre changement d’expression. De fait, je venais d’entrer dans un cabinet de curiosités aux monstrueuses proportions. Tout l’espace du hall d’entrée, ou presque, était occupé par des meubles de tailles diverses dont je pouvais à peine deviner la fonction, formant partout des angles, coins, contenus, contenants, luisant crânement à la lueur des lampes. Certains étaient disposés sur des estrades, tels des danseurs sur scène ; on devinait en quelques endroits des tissus souillés jetés à la hâte après un cirage récent. D’autres étaient superposés les uns sur les autres, tours majestueuses et chancelantes. Partout des édifices de bois inattendus se déchaînaient en lignes et rondeurs, dominant l’espace tels des colosses en suspension.
L’ensemble, à l’image du manoir, trahissait une passion fiévreuse quoique désordonnée pour les formes et les textures. Le meuble ici avait perdu sa vertu première – plus qu’un objet que l’on possède et qui permet à l’humain d’habiter pleinement un lieu, il était pur objet de culte, soigné et chéri avec une intensité inhabituelle.

Mon œil, à ce spectacle, était attiré par une multitude de détails. Je ne suivais déjà plus mon hôte qui m’indiquait avec impatience une porte grise au fond de la salle. Absorbé par la contemplation d‘une bibliothèque qui brillait de façon surnaturelle, j’avançais droit devant moi, ébloui,  quand je butai sur un objet dur. C’était une table basse posée sur le dos, ses pieds sculptés pointant vers le plafond de manière obscène. Sans doute avait-on oublié de la ranger dans une position adéquate après une opération de restauration. Légèrement embarrassé, je n’en atteignis pas moins la bibliothèque tout en esquissant un sourire et un petit signe de la main en direction de mon compagnon, de peur que ma curiosité maladive ne soit mal interprétée.
De plus en plus curieux : le meuble en question avait été taillé dans du merisier tout ce qu’il y a de plus standard, et verni à l’avenant. Pourtant, sa surface reflétait la lumière mieux qu’un miroir. Je me hasardai à la caresser du bout des doigts, et eus un mouvement de surprise. Le bois était recouvert d’une substance indéfinissable ; il était vaguement lubrifié, sans être franchement collant.
« Si vous le voulez bien, clama la voix traînante de mon hôte, légèrement offensé de mon peu d’intérêt pour sa personne, nous allons dîner en première urgence. Il se fait tard et mon cuisinier vous attendait plus tôt. Posez ici votre bagage, il sera monté dans votre chambre. »

Jusque-là hypnotisé par les mille facettes équivoques de cette caverne d’Ali Baba, mes autres sens commençaient à reprendre le dessus. Alors que je suivais le gentleman dans le couloir étroit couvert de tapisseries qui menait à la salle à manger, une odeur âpre, synthétique, monta à mes narines. Impossible de l’identifier avec précision. Plus que de stimuler mon odorat, elle s’enroulait autour de mon cerveau, fielleuse et indéfinissable, tel un air ancien respiré par un archéologue après qu’une tombe a été descellée. D’ailleurs, l’atmosphère générale, humide, dégageait une sorte de touffeur. Ce que j’avais pris depuis mon arrivée pour un nez chagriné par le voyage et les changements de température tenait en fait d’un phénomène plus mystérieux. Mes narines n’étaient pas pleines de mes propres mucosités ; non, elles coulaient parce qu’elles avaient été imprégnées par ce même air qui circulait partout en imbibant surfaces poreuses, muqueuses et tissus. Ou bien était-ce un effet de mon imagination ? La fatigue provoquait-elles chez moi des illusions de marais ? C’était certes le plus probable. Interloqué et un peu effrayé sans doute, usant du flehmen comme un cheval dans un courant d’air, je n’étais pas certain de montrer beaucoup d’appétit.

Une table superbe, de style Louis XVI, était dressée dans une pièce aristocratiquement décorée de grandes peintures de paysages ruraux et de trophées de chasse. Ses pieds étaient si délicats que son propriétaire avait cru bon de les entourer de pochons en dentelle fine retenus par des rubans grenat sensuellement noués. Une initiative très mystérieuse, mais il était de plus en plus difficile de m’alarmer. Sur la table, entourant des plats en acier rendus opaques par la condensation, les couverts étaient disposés à l’un et l’autre bout, selon une façon surannée qui m’arracha un sourire. Je m’installai du côté droit, dans un état second, espérant que mon hôte remarque mon épuisement et m’abandonne promptement à un repos bien mérité. Le lendemain l’ambiance serait au travail et je pourrais analyser l’endroit avec plus de clairvoyance. De toute façon, il était hors de question que j’aborde dès ce soir la question de la viscosité des lieux.

On nous servit des mets délicats que je peinais parfois à découper à cause des couverts, poisseux et glissants.
Mon interlocuteur entreprit de faire la conversation avec une application redoutable. Il voulait tout savoir, tout de suite, sur mes rapports professionnels et spirituels avec les meubles, le Meuble. « Comment en êtes-vous arrivé au meuble, et qu’est-ce qui vous plait particulièrement chez lui ? » Plus qu’une prise de contact préludant aux affaires, c’était un véritable examen de mon âme. Je m’en tirai approximativement en évoquant mon enfance normande entouré de bahuts, la baratte vigoureuse de ma grand-mère, puis je citai en désordre odeurs de sapin, bancs râpeux, motifs à feuilles d’acanthes. « Que pensez-vous de la puissance évocatrice du mobilier nuptial ? » renchérit-t-il, fronçant les sourcils en triturant énergiquement des Saint-Jacques gélatineuses avec sa fourchette.

J’avais chaud, j’avais froid, une sueur glacée coulait de mes pores sur ma nuque, à moins qu’elle ne provienne d’autre part, par exemple du plafond. Par ailleurs, le plat de poissons ne contribuait aucunement à dissiper l’impression de nager dans un bain de fièvres. Avant que je n’aie eu le temps de mettre de l’ordre dans mon état mental, je flottai soudain, détaché, au-dessus de la table et au-dessus de la conversation, ultime ressource de l’esprit pour contourner la démence. À cette occasion, je perçus un étrange tintement dans la pièce, survenant sur un rythme régulier. « Ce que je regarde en premier chez un buffet de chasse, c’est avant tout l’arrangement de ses symétries autour d’un thème central. J’essaie aussi de deviner son caractère, je n’aime pas les buffets fuyants… »

Plus qu’un tintement, c’était un clapotis. Il provenait d’une gigantesque horloge au cadran doré disposée près de l’argenterie. Détail curieux : elle n’était absolument pas à l’heure. Le clapotis était en fait provoqué par les aiguilles en marche, et non pas par le mécanisme de l’horlogerie elle-même. Des gouttelettes tombaient du cadran.
« Certains ne voient dans la chaise percée que l’adéquation entre un meuble et une fonction. En l’occurrence, une fonction honteuse. Pourtant, l’expurgation est une activité sublime qui demande une assise solide, d’abord au niveau du siège, mais aussi au niveau du réel… »
Il était maintenant 20h40. Hypnotisé par le cadran, je vis en un éclair les aiguilles se superposer, puis, sans continuer leur course, rencontrer une résistance traduite par un bruit humide particulièrement écœurant. Au bout de quelques secondes, les aiguilles se décollèrent avec un léger “pop.”
« Rien n’est supérieur à un homme à genoux devant un guéridon. Sauf un homme à genoux devant un secrétaire à pente. »

Résigné devant l’incongruité épuisante de la situation, ne cessant de renverser des récipients qui ne se décollaient les uns des autres qu’avec la contribution de mouvements brusques, j’espérais encore être victime du vin albanais, particulièrement fort et odorant, qui coulait dans mon verre avec une grande régularité. Et puis soudain, échappée de son assiette, mon île flottante entreprit de glisser sur toute la longueur de la table. Alors je n’en puis plus. Je coupai l’épouvantable individu dans une diatribe sur la meilleure façon de rembourrer un fauteuil Voltaire, et prétextant en reniflant quelque chose qui ressemblait à un amas de consonnes, je pris congé.

 

II.

Ma chambre, au dernier étage, aurait été spacieuse si elle n’avait été encombrée de meubles inutiles et volumineux. Deux fauteuils. Trois chaises, sur l’une desquelles était posé un tabouret. Une énorme commode qui bloquait l’un des deux battants de la fenêtre. Un buffet d’une rare laideur, dont le bois semblait n’avoir jamais été poncé, posé comme une souche d’arbre mort au milieu de la pièce. Quant au lit gigantesque, large de près de trois mètres, l’un de ses flancs était usé par les frottements répétés de la porte, qui le raclait à chaque ouverture. Au sol se trouvait un tapis très épais, aux motifs blanchâtres et sinueux, dont je ne pus déterminer de quelle matière il était fait et qui, à chacun de mes pas, laissait échapper un bruit un peu semblable à celui d’une éponge qu’on presse. Rien de tout cela ne m’inspirait confiance mais au moins j’étais seul, tranquille, pour la première fois depuis des heures, libre de me reposer sans avoir à endurer la conversation insistante et absconse de mon hôte. Je respirais aussi avec plus de facilité. Si ma peau était toujours moite et l’atmosphère anormalement humide, la nappe d’air vicié et chaud qui embrumait le rez-de-chaussée semblait ne pas ici être aussi dense. Après quelques tentatives infructueuses – la poignée, autant que la paume de mes mains, était glissante – je parvins à ouvrir la petite fenêtre. Un brusque courant d’air frais s’engouffra dans la pièce, emportant avec lui un nuage de vapeur poisseuse. La vue était magnifique, le crépuscule sauvage et rouge. En contrebas, le sol pavé et humide de la cour, cloître rectangulaire bordé de colonnes et de fleurs, reflétait la lumière du soir. Sans doute un système d’arrosage avait-il été astucieusement dissimulé dans ces vieilles pierres car si le sol était détrempé, il n’avait pas, me semblait-il, plu de la journée. Serein et content, je me laissai tomber sur le lit et m’endormis sans la moindre peine.

Une terrible douleur me réveilla quelques heures plus tard. Quelque chose de dur et de pointu, qui dépassait du matelas, s’était glissé entre mes côtes. Je me levai brusquement, allumai la lumière et examinai ma blessure. L’entaille n’était pas très profonde, assez tout de même pour qu’une tache rouge et sombre ait marqué sur les draps l’endroit où se trouvait une étrange petite bosse. Je tirai les draps et trouvai dessous une seconde couche de literie, que je pris un instant pour une alèse mais dont la finesse évoquait plutôt un drap de soie. A la place des élastiques lâches et peu élégants qui, d’habitude, retiennent au coin du sommier pareilles protections se trouvaient de longues brides décorées de broderie. Partout étaient brodés des nœuds, des rubans, de petites pièces de cuir, de courts mais pointus petits clous semblables à celui qui m’avait poignardé. On avait l’impression qu’un homme aveugle, ou qui n’avait de l’érotisme qu’une compréhension toute théorique, avait décoré ce drap de tout ce qu’il avait pu acheter dans une mercerie. L’application avec laquelle ces dizaines de petits éléments avaient été fixés trahissait cependant un grand enthousiasme, un certain amour même, naïf comme celui d’un enfant qui singe les grands et offre à sa petite amoureuse quelques pâquerettes hâtivement cueillies. Cela aurait presque été touchant si, en plus d’être dépourvue du moindre sens – pourquoi diable coudre des clous sur une alèse ? –, cette mise en scène n’avait quelque chose de profondément dérangeant. Broderies et rubans évoquent les rotondités du corps féminin, qu’elles magnifient et dont elles semblent la continuation. Posées en désordre, à plat, sur la surface plane et blanche de ce matelas, elles étaient saugrenues, semblaient souligner la silhouette énorme et carrée d’une femme polyédrique. Je me sentais mal, saisi de nausée – l’odeur était-elle revenue ? était-ce mon imagination ? – mais d’une nausée coupable, sale ; vaguement concupiscente. Chancelant, je posai ma main sur le monstrueux buffet qui, plus glissant qu’une plaque de verglas, ne sut la retenir, et m’étalai de tout mon long sur le tapis spongieux.

Visqueux et tremblant, je me redressai et scrutai, terrifié, la surface brillante du buffet. Son bois que j’avais vu terme et hérissé d’échardes était maintenant plus lisse que s’il venait d’être ciré. Quelqu’un, pendant le peu d’heures qu’avait duré mon sommeil, était venu ici l’enduire de cette matière translucide et lubrifiée qui semblait couvrir tous les recoins du manoir. Dans quel but ? Pourquoi ce meuble-ci plutôt qu’un autre ? Parce qu’il était là, posé sans raison en plein milieu de la pièce sur cet horrible tapis ? En raison de son contenu ? Et que contenait-il en fait ? M’aidant de mon mouchoir resté sec, je parvins à ouvrir le premier tiroir et, avec horreur mais sans surprise, y trouvai le même genre de parures hideuses que celle qui décorait mon matelas. D’immenses draperies brodées qui ressemblaient à des courroies de déménageurs. De grands filets de résille destinés, leur forme ne laissait aucun doute à ce sujet, à décorer des bibliothèques. Enfin, plié au fond de ce tiroir impie, la plus immense, la plus grotesque de ces créations. Deux énormes housses de fauteuil, cousues ensemble, formaient un titanesque soutien-gorge.

Peu m’importaient les raisons, forcément mauvaises, qui avaient poussé un homme à créer pareilles horreurs ; il me fallait partir au plus vite. Quelqu’un, la même personne sans doute, s’était introduit dans ma chambre pendant mon sommeil, je n’étais plus en sécurité. J’enfilai mon manteau, pris mon sac et dévalai l’escalier jusqu’au deuxième sous-sol, où le voiturier avait garé ma Buick. De ma main droite encore glissante je serrai les clefs du cabriolet, prêt à démarrer au plus vite et, je le craignais, à me défendre. A chaque palier l’odeur était plus forte, l’air plus humide et plus dense. Cela n’avait rien à voir avec l’atmosphère déplaisante mais endurable que j’avais dû subir la veille. A ces profondeurs l’air était si vicié qu’un brouillard épais, dans lequel je ne voyais pas à trois mètres, envahissait les couloirs. J’avançais à tâtons, mouchoir sur le visage, dans une méphitique odeur de latex. A chaque pas j’avais l’impression de déchirer une membrane de plastique qui se reformait sur ma peau au pas suivant, à chaque inspiration je sentais dans mes broches brûlantes s’engouffrer plus nombreux les infects polymères qui saturaient l’atmosphère. De mes yeux rougis et gonflés je finis par distinguer un rectangle gris et flou, porte en métal du garage que je poussai et franchis, penché en avant, courant presque, et qui se referma derrière moi dans un bruit sec et fort. Brusquement tiré de ma torpeur, je réalisai, trop tard, mon erreur. Je n’étais pas dans le garage mais dans une sorte de cave emplie de meubles de récupération, cassés, ouverts, auxquels manquait un pied ou une étagère. Devant moi se trouvait une structure métallique de deux mètres de haut, gonflée et rougie par la chaleur, d’où partait une douzaine de tuyaux bringuebalants, aux coudes renforcés par de la tôle ondulée, qui s’enfonçaient dans le plafond. La fournaise était insupportable et, avec le peu de forces qui me restait, je rebroussai chemin jusqu’à la porte, de ce côté dépourvue de poignée.

« Vous ne dormez pas ? L’odeur vous a réveillé ? »

Je me retournai en sursaut. A l’autre bout de la pièce, assis sur un petit tabouret aux pieds chaussés d’embouts en plastique rose, penché sur un petit confiturier, se trouvait mon hôte.

« Croyez bien que j’en suis désolé. Vous comprenez, depuis le temps, je ne la sens plus, mais je sais comme elle peut être désagréable aux visiteurs moins habitués. »

Il s’approchait de moi.

« Pour le moment je dois encore tout badigeonner à la main. C’est long, si long… Le bois avale tout, vous comprenez. Chaque jour reprendre à zéro, recommencer, pour qu’ils restent doux… et au bout de quelques heures ils deviennent rêches, ils me font mal. ILS ME FONT MAL ALORS QUE JE LES AIME ! Tant d’échardes, mon ami, tant de douleur… Mais bientôt ce sera fini. L’odeur, les corvées… Fini. Fini, grâce à CECI ! »

De sa main droite, dans laquelle il tenait un pinceau aux poils gluants et collés, il fit un grand geste en direction de la chaudière, projetant une gerbe du liquide puant dont les effluves embaumaient le manoir.

« Un système révolutionnaire. Tout sera pompé dans les murs ! De bas en haut ! Partout ! Et plus d’odeur. Un produit fantastique. A base d’eau… A base d’eau… »

Des grosses larmes, étrangement épaisses, coulaient le long de ses joues.

« Mais il est trop tard. Trop tard pour vous. Vous connaissez mon terrible secret. Je ne peux plus vous laisser partir. »

Quel secret ? De quoi parlait-il ? Je ne comprenais rien, rien du tout, je ne savais qu’une seule chose, qu’il était hors de question que je meure ici, pour une raison obscure, dans les vapeurs de latex de cette cave malpropre, sous les coups d’un fou furieux. Il avançait maintenant vers moi, la peau enduite de larmes onctueuses et brillantes, le poing serré autour d’un rouleau de Sopalin glaireux, durci par de la crème séchée. Sans même réfléchir, je saisis une sellette qui traînait au sol et la brandis devant moi comme une rondache. Cela surprit mon hôte puisqu’il se figea un instant avant de reprendre sa marche, plus déterminé que jamais.

« Quelque part, nous avons toujours su que cela finirait ainsi. »

Il hurla ces mots puis se jeta sur moi, Sopalin en avant. Le rouleau était si dur, si sec, qu’il fendit en deux mon pauvre tabouret de bois pourri. Avec l’énergie du désespoir, je parvins quand même à frapper mon adversaire avec la moitié de sellette qui me restait. De longues esquilles de bois s’enfichèrent dans son bras d’où s’écoula, avec une lenteur effroyable, un sang qui avait la consistance du sirop d’érable.

Je reculai de deux pas, suffoqué. Le monstrueux individu, indifférent à la douleur, continua à s’approcher avec un air de triomphe. Ma main se referma alors sur le bord d’une délicate baignoire victorienne qui semblait assez légère pour être brandie et lancée. Je n’eus pas assez de deux secondes pour me rendre compte de mon erreur ; la baignoire était en fait pleine de latex translucide, et mon pied ripa sur l’un de ses pieds en cuivre alors l’ennemi me poussait en hurlant. Impossible de saisir les rebords pour me relever. Tout glissait inexorablement. Objets, événements, ordre de mes pensées et de mes instincts, je n’avais plus prise sur rien ; ma bouche et mon nez se remplissaient d’un gel fatal alors que ma tête était maintenue par une poigne de fer. C’était cela, la mort ? L’immersion dans un liquide épais d’où l’on pourrait renaître ? L’absurdité de l’existence, qui après avoir tant comploté, culminait soudain pour vous étouffer ? Le monde disparaissait déjà dans des teintes jaunâtres, je gargouillais de peur et de rage, sombrant, puis mes yeux demeurèrent collés. Je chutai alors dans le néant, tourbillonnant dans le sens des aiguilles d’une montre.

 

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