Le démiurge anomique

Anomie : dysfonction du langage caractérisée par
l’incapacité de nommer des personnes et des objets correctement perçus.
Le sujet peut décrire l’objet en question mais ne peut pas lui donner un nom.
L’affection est associée à des lésions de l’hémisphère dominant
comprenant les zones du langage, notamment le lobe temporal.

 

Au commencement, Dieu créa un vaste espace vide. Il créa aussi une boule vaguement aplatie aux pôles, en-dessous d’un intervalle plein d’air.

La boule n’était pas très convaincante, mélange d’une matière brune pâteuse et d’une autre matière, liquide et transparente. Le souffle de Dieu planait au-dessus de cette masse dégoûtante, et Dieu était très contrarié parce qu’il ne savait pas comment nommer tout cela. C’était nouveau, après tout, il venait de l’inventer et il allait devoir trouver les mots pour décrire sa création. En attendant il y avait d’autres problèmes plus urgents à régler. Par exemple, le fait qu’on n’y voyait rien.

Dieu dit : Qu’il y ait quelque chose qui fait qu’on y voit quelque chose ! Et la chose qui fait qu’on y voit quelque chose fut. Dieu vit que la chose qui fait qu’on y voit quelque chose était bonne ; et Dieu sépara la chose qui fait qu’on y voit quelque chose d’avec l’autre chose, celle qui fait qu’on n’y voit rien. Mais il ne savait pas davantage comment appeler ça. Alors il se dit qu’il verrait plus tard : ce fut le premier jour.

Dieu dit : Qu’il y ait une sorte de voûte pour séparer en deux ce liquide transparent. Une partie du liquide ira au-dessus, une partie du liquide ira en-dessous. Au moins ça sera plus organisé, se dit Dieu. A nouveau la chose qui fait qu’on ne voit rien succéda à celle qui fait qu’on y voit quelque chose : ce fut le deuxième jour.

Dieu dit : Que ma matière liquide transparente se rassemble en un seul lieu pour que le reste de ma matière brune puisse sécher. Puis Dieu dit : que des choses vertes, plus ou moins hautes et plus ou moins dures, sortent de la matière brune. Et que certaines de ces choses vertes produisent des protubérances plus ou moins rondes avec dedans des petits morceaux. Et que ces choses vertes soient capables de faire sortir de la matière brune d’autres choses vertes du même genre, ajouta Dieu, qui était très inspiré tant qu’il n’avait pas à trouver un titre. Dieu vit que cela était évasif, mais très bon tout de même. Une fois encore la chose qui fait qu’on ne voit rien succéda à celle qui fait qu’on y voit quelque chose : ce fut le troisième jour.

Dieu dit : Qu’il y ait dans l’étendue de la masse bleue des objets suspendus engendrant de vastes halos, pour séparer la vague étendue blanche de la vague étendue noire ; que ce soient des signes pour marquer le flux des événements qui passent, quand ils passent ; car s’ils ne passent pas, on ne s’y retrouve plus. Ils enverront partout de la couleur plus claire dans l’étendue de la masse bleue, pour éclairer l’immense sphère ronde aplatie aux pôles. Et cela fut ainsi. Dieu fit les deux grands objets suspendus, le plus grand pour introduire les couleurs plus claires, et le plus petit pour introduire les couleurs plus sombres ; il fit aussi des tas de petits points coquets diffusant de l’énergie. Dieu les plaça dans l’étendue préalablement créée, car il avait vu que les choses étaient plus satisfaisantes quand elles étaient emboîtées. Cela était bon car très bien ordonné. La chose qui fait qu’on ne voit rien succéda à celle qui fait qu’on y voit quelque chose : c’était désormais une habitude. Ce fut le quatrième jour.

Dieu dit : Que l’ensemble des liquides qui clapotent produisent en abondance des amas de matière animée qui cheminent indolemment, et que parmi eux certains se lancent dans les airs en agitant des parties d’eux-mêmes. Dieu créa aussi des amas de ce type dédiés à évoluer dans la masse bleue. Dieu vit que cela était bon. Dieu les bénit, en disant : Il est maintenant nécessaire que vous perdiez votre individualité massique, afin que les tas de matière que vous êtes se frottent, se mélangent et produisent d’autres tas, pour coloniser toutes les vagues masses alentour, bleues, vertes, brunes ou sans couleur. La chose qui fait qu’on ne voit rien succéda à celle qui fait qu’on y voit quelque chose. Tout allait très vite : ce fut le cinquième jour.

Dieu dit : Que la sphère produise des amas selon des espèces différentes identifiables à leur allure, leur cri ou leur façon de s’agglomérer entre elles. Certaines ramperont, certaines se traîneront et un grand nombre ne se déplacera qu’imperceptiblement. Et cela fut ainsi. Dieu commençait à être franchement satisfait. Puis Dieu dit : Faisons un amas spécifique qui sera à notre image, et qu’il domine les autres amas à cause d’actions particulièrement tonitruantes et efficaces. Dieu en créa deux versions, qui différaient quelque peu sans trop s’opposer néanmoins. Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Agitez la matière considérablement, à votre gré et dans le but de générer beaucoup d’amas qui vous ressemblent. Et Dieu dit : Voici, je vous donne toute chose verte poussant à la verticale, certaines possédant des sphères pleines de substance, et qui se disséminent. Ces sphères miniatures, vous les placerez à l’intérieur de vous pour croître davantage. Certains autres amas les absorbent également ; alors, vous mettrez les plus gros amas à l’intérieur de vous. Vous vous satisferez d’une grande variété de choses à placer en votre sein, ce qui est toujours souhaitable. Et cela fut ainsi. Dieu vit tout ce qu’il avait fait, et cela était très bon. La chose qui fait qu’on ne voit rien succéda à celle qui fait qu’on y voit quelque chose, inlassablement. Ce fut le sixième jour.

A l’aube du septième jour, les deux amas modèles, plein de curiosité, se tournèrent vers leur Créateur et commencèrent à le bombarder de questions : “Dieu, comment s’appelle ceci ? Seigneur, comment s’appelle cela ?” Dieu trouvait cela irritant et dit : “Peu importe, nommez-les comme vous voulez, j’ai créé ce monde pour que vous en soyez maîtres. »
“Mais on confond tout !” se désespérait l’un des deux amas, montrant à Dieu l’autre amas qui tentait de mettre à l’intérieur de lui la matière brune qui traînait vers le bas du monde. “Ah non, ah non, ce n’est pas du tout comme ça qu’il faut faire !” Dieu commençait à se demander comment il allait s’en sortir.

“Qui sommes-nous, Seigneur ?” s’écriaient les amas, l’air très angoissé. “Contentez-vous d’exister et de vous réjouir, cela vous prendra bien assez de temps” précisa Dieu, sévère, et froissé de constater que ses principaux amas avaient déjà remarqué son incapacité à trouver des noms pertinents.

L’amas couché à l’horizontale avait apparemment déniché une grande chose verte verticale très haute et très dure de laquelle pendait une petite sphère rouge, et il s’en approchait avec concupiscence. “Je vous ai déjà interdit de vous approcher de cette petite sphère rouge, c’est la seule règle qui s’impose ici !” Docile, l’amas changea d’objectif et se jeta alors sur un long tas de matière animée qui rampait avec un air mauvais. Sous le regard épouvanté de Dieu, il commença à la faire glisser au-dedans de lui en faisant des bruits grossiers, et l’amas rampant se disloquait déjà en plusieurs parties.
Dieu désespérait franchement. Comment redonner une bonne tenue à son univers tout neuf ? Il envisagea de se reposer et de repousser le septième jour au lendemain. Alors qu’il allait s’assoupir, appuyé sur une forme de matière spécialement conçue pour la déité, le premier amas reprit la parole.

“Seigneur, puisque nous ne pouvons connaître les choses qui nous entourent et ainsi nous en servir de manière appropriée, apprenez-nous au moins cela : qui êtes-vous ?
– Et bien, je… je… c’est que  je n’y avais jamais vraiment réfléchi.” répliqua Dieu, soudain interdit.
Trop occupé à engendrer le Monde, il ne s’était jamais posé la question. Si sa Création n’était pas nommée, il ne l’était pas davantage.
“Alors Dieu ! Dites-nous !
– Oui, dites-nous !” renchérit l’autre amas modèle, qui devenait très insolent.
“Ah, quelle plaie ! Tant de questions indiscrètes ! Vous n’avez donc aucun respect pour le mystère de l’entité qui vous engendra dans l’amour et la miséricorde ? Je suis celui qui suis, voilà !” tempêta-t-il, tournant le dos à l’ensemble immense et non identifié de tout ce qu’il avait conçu. Humilié, penaud, Dieu se réfugia pour de bon dans la solitude et l’anonymat. On n’entendit plus jamais parler de lui.

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