Le congrès des solipsistes

C’était une blague. En tout cas cela ressemblait à une blague, le genre de blague qu’auraient pu imaginer des étudiants en philosophie après avoir fêté de quelques bières des partiels réussis. Toujours est-il que parurent un beau matin, accrochés sur les lampadaires et les petits carrés de liège que les commerçants laissent à disposition des clients pour leurs annonces, d’étranges affichettes.

Mardi 13 juin à 16 heures, salle Paul Vaillant-Couturier, débat public de solipsistes. Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Un message semblable, rédigé par les mêmes ou reproduit par d’autres, fut posté quelques jours plus tard sur tout ce qu’Internet comptait de forums dédiés à la philosophie, au mysticisme, à l’occultisme, à l’informatique, aux mathématiques, au jardinage, à la philatélie, à toute pratique susceptible de compter parmi ses habitués des solitaires exigeants et disciplinés.

L’annonce attira un grand nombre de curieux et, deux heures avant l’heure dite, la salle était déjà bondée. Malgré la foule le silence était total. Les mêmes questions se lisaient dans tous les regards : est-ce que les solipsistes allaient venir ? Combien seraient-ils ?

Alors, en rang serrés et bien tenus – ce qui ne manqua pas de surprendre le public, qui s’attendait fort logiquement à ce que des individus persuadés d’être seuls au monde aient tendance à bousculer leurs non-existants voisins –, on vit entrer les solipsistes qui, l’un après l’autre, montèrent sur l’estrade et s’assirent sur les chaises arrangées en demi-cercle. Puis ils commencèrent à parler, à raconter leur histoire. Leurs histoires. Car, chose étonnante chez des êtres qui n’auraient pas dû être affectés outre mesure par les circonstances extérieures, chacun avait son itinéraire, ses particularités, sa sensibilité.

Certains étaient venus de loin, avaient fait des heures de route, ce qui semblait un peu idiot puisqu’au lieu de se fatiguer à venir à Paris ils auraient pu, au prix d’un effort de volonté bien moindre, faire venir Paris à eux.

On vit un solipsiste carriériste, espèce étonnante, expliquer avoir passé près de trois décennies à gravir les échelons de l’université jusqu’à être nommé à la tête d’un département de philosophie qui n’existait pas et s’être échiné à rédiger d’épais manuels de phénoménologie qui n’étaient lus par personne.

On vit un vieux solipsiste, maigre et nerveux, avouer en tremblant, devant la foule compacte qui l’observait, que pour la première fois de sa vie il se sentait observé, sentiment dont on comprenait aisément ce qu’il pouvait avoir pour lui d’angoissant.

On vit un solipsiste libertin mais honteux, qui se sentait coupable d’onanisme.

On vit un solipsiste conséquent, qui ne dit rien.

Vers vingt heures le public applaudit, les solipsistes remercièrent et tout le monde rentra chez lui.

Plus personne n’était là quand arriva un petit homme chauve et voûté qui s’assit au milieu de l’estrade. Personne ne le vit sortir d’un vieux porte-documents une unique feuille vierge qu’il fit mine de consulter pendant qu’il prononçait un discours que, de toute évidence, il avait répété si souvent qu’il le connaissait par cœur. Personne ne l’entendit ne pas s’excuser de son retard, lequel, bien entendu, et il le dit tout haut dans une salle déserte, n’avait aucune importance puisqu’il n’y avait personne ici ou ailleurs susceptible de le lui reprocher. Personne non plus ne l’entendit se féliciter de se trouver devant tant de chaises vides ce qui, il l’affirma avec joie, confirmait son hypothèse. Personne ne vit le petit homme refermer sa mallette, repartir en trottinant jusqu’à l’antique voiture dans laquelle il était venu, ne pas mettre le contact et rentrer dans son petit village, qui vint bien gentiment jusqu’à lui.

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