La vie sauvage, partie 2

[Partie 1 à retrouver ici.]

La pelouse de la résidence était à présent entièrement recouverte de feuilles de cellulose, comme un linceul. Le spectacle était magnifique. On se serait cru dans les jupons de mousseline d’une jeune fille le jour de son mariage, ou bien plongé dans l’euphorie délicate d’un matin de neige. Cependant, le délicieux sentiment d’avoir accompli quelque chose d’important s’évanouissait déjà. C’était intolérable ; Cesare avait tout juste commencé à profaner le sens des choses raisonnables, et il en voulait davantage. Ses ambitions devaient prendre plus de hauteur ! Il fallait sortir.

Tremblant d’excitation à l’idée de piétiner les premières congruences qui se présenteraient à lui, il se saisit de ses chaussures et de son chapeau en chantonnant une marche militaire, s’enquit de son manteau puis se ravisa. Il ne faisait pas si froid. De toute façon, si la réalité étant entièrement dépendante de sa capacité à la produire, il lui suffirait probablement de se convaincre que le climat de la soirée était tropical. Il claqua la porte, puis sauta dans l’ascenseur avec fracas comme un jeune garçon après la classe. L’endroit était occupé par une voisine replète, qui le scrutait derrière d’épaisses lunettes à montures jaunes. Femme d’habitudes et d’attitudes raisonnables, elle décela immédiatement dans le regard de notre héros, récemment dissipé, une sourde menace. Il faut dire que celui-ci haletait un peu, le chapeau de travers, des boulettes de papier toilette coincées dans la barbe, en regardant autour de lui comme s’il découvrait les lieux pour la première fois. Alors qu’il appuyait frénétiquement sur le bouton du rez-de-chaussée en grognant « La prochaine fois, cela ira plus vite de flotter par la fenêtre », elle se cramponna à son sac à main, raidie par la perspective d’un événement néfaste.

« Bonsoir chère voisine ! » claironna Cesare d’une voix bien trop forte pour la situation, découvrant soudain la présence de cette nouvelle illusion d’autrui à ses côtés, en robe à losanges. « Je n’avais jamais remarqué chez vous cette abondance de détails. Tenez, votre veste peluche admirablement, comme une voûte de cumulonimbus qui serait jaune ». Il se rapprocha. « Et la texture de votre nez est proprement sidérante. Spongieuse et humide à la fois ; on dirait un tapis de mousse saturé d’eau qui voudrait absorber encore. Cela me rappelle les vacances en Irlande passées avec mon frère, en 1962, et ces paysages aqueux aux courbes molles. Mais haha ! Même ce voyage, je l’ai inventé. Je comprends mieux à présent pourquoi on trouve des ressemblances entre différentes textures dans de nombreux endroits du monde, sur des objets tout à fait dissemblables. C’est que ça tourne là-dedans ! » ajouta-t-il en se tapotant la tempe avec l’index.

Interloquée, ne sachant s’il fallait répondre quelque chose ou conserver un silence implacable pour ne pas stimuler l’animal, la petite dame serrait son sac contre son cœur. Si elle avait pu, elle se serait repliée à l’intérieur de celui-ci, le temps que toute la bizarrerie fut passée. Cesare tressautait maintenant, animant avec les mains l’orchestre invisible qui entamait une terrible sonate. De fait, le moment était solennel : c’était le jour de sa sortie. La voisine renifla timidement en pinçant la bouche, signifiant par là son immense désintérêt pour la situation, si ce n’est un certain désir de fuite. L’ascenseur en descendant grinçait et vibrait de manière diabolique. Impossible pour elle de trouver le moindre détail ordinaire sur lequel poser le regard pour se rassurer. Pire, Cesare commençait à s’agiter franchement. Il avait imaginé que l’endroit possédait des lois physiques propres fixées par son esprit, et que, selon celles-ci, la stabilité du corps de la voisine dépendait désormais entièrement du sac juché au milieu d’elle comme une clé de voûte ; s’en saisir suffirait probablement à faire basculer l’ensemble de l’édifice féminin dûment dressé. Or, il avait très envie de faire basculer la dame, pour voir ce qu’il adviendrait ensuite. Rien ne l’en empêchait, mais l’inhibition et la retenue avaient encore sur son corps un empire de réflexes. Hésitant, avide, il approcha une main croche de la bandoulière en métal jaune, plus près, de plus en plus près…

Sortant de son mutisme, la voisine s’exclama d’une voix étranglée, « Monsieur, que faites-vous ? Voulez-vous éloigner votre main de mon… » mais notre homme s’était déjà précipité sur elle en poussant un cri de triomphe, calvitie en avant, col de chemise en arrière sous l’effet de la vitesse, surpris par sa propre audace. Le sac tomba, la voisine hurla dans un grand désordre de chaînes cliquetantes, poudres et mise-en-pli. Tout s’était passé en un éclair. La porte de l’ascenseur s’ouvrit au même moment sur le rez-de-chaussée, découvrant deux adolescents médusés. Cesare fut un instant terrassé par la culpabilité, puis il se reprit. Jetant un regard déçu à la voisine étale, sentant bien qu’il ne tirerait rien de plus extravagant de cette situation, il décida de passer à autre chose ; ramassant son chapeau, il se dirigea donc vers le hall, repoussant les jeunes garçons qui demeuraient incapables de comprendre de quel genre de violence ils venaient d’être les témoins. « Heu m’sieu vous avez fait quoi à la dame, là ? » se hasarda le plus petit, soudain vaillant, d’autant plus que ladite voisine avait bonne réputation en pâtisserie. Cesare tempêta, en lissant sa moustache : « J’use de mes droits ! De mes droits sur le monde ! J’explore les possibilités que m’a conférées, en créant l’univers, mon grand projecteur mental ! » et il fila vers la rue furieusement, grisé par le peu de résistance que lui opposaient les fantômes du réel.

Il s’engagea alors sur le trottoir de l’avenue, dans le sens de la descente. Toujours très excité par la démultiplication des possibles, il commença à courir, voulant profiter de la pente et d’un léger vent arrière, afin de réfléchir un peu tout en cheminant. Allait-il se fatiguer dans quelques minutes, ou ce corps serait-il enfin ce véhicule docile dont il avait rêvé ? Était-il toujours vieux ? Pouvait-il être moins vieux en concentrant ses intentions sur le monde au niveau moléculaire ? Sans doute que oui ; et puis, il verrait bien. Quelques passants revenant de dîner regardaient passer avec circonspection, s’écartant du trottoir quand c’était nécessaire, ce bonhomme dégingandé qui avançait à petite foulées avec un air de grand sérieux. Cesare les fixait à son tour avec curiosité au milieu de son marathon-safari, semant l’étonnement et s’étonnant lui-même. C’était la première fois que les foules d’autruis faisaient autant attention à lui. Sans doute la prise de conscience de sa condition démiurgique avait-elle provoqué en sa physionomie quelque changement. « Et oui, je suis le maître ! » assura-t-il d’une voix déjà essoufflée à un jeune couple qui poussait un landau.

S’il avait eu un peuple de lecteurs sous la main, il aurait pu écrire utilement un Guide pratique du Solipsisme à l’usage des nouveaux dieux. Ouvrage indispensable décrivant par le menu comment se comporter dans le monde quand toute forme de collectivité d’âmes a définitivement disparu. Mais c’était égal, il compilerait les produits de ses observations en lui-même, cet endroit secret inviolable qui faisait plus que jamais sa fierté. Cesare se demanda soudain pourquoi il prenait la peine d’éviter les réverbères et bennes à ordures qui se trouvaient sur son chemin. Après tout, il n’avait qu’à les retirer grâce à une quelconque opération mentale, dont il maîtriserait probablement bientôt la technique. Et d’ailleurs, pourquoi courait-il encore sur le bas-côté plutôt qu’au milieu de la route ? Les autruis se pousseraient bien devant son air convaincu. Une guerre totale commença alors. Une guerre totale contre les illusions qui n’étaient pas arrangées à sa guise. Il fallait les défier tout de suite, afin qu’elles prennent l’habitude de suivre l’autoroute de sa volition.

Voilà, il courait à présent au milieu de la chaussée, tenant son chapeau (malgré son désir de voir celui-ci adhérer à son crâne pour l’éternité, les déplacements d’air provoquaient encore des phénomènes d’aspiration irritants). Une automobile le doubla en lui faisant une queue de poisson ; par une fenêtre ouverte, une tête hirsute proférait un chapelet d’injures pratiquement inaudibles, auxquelles Cesare se mit en tête de répondre, par fierté. « Quoi que vous ayez à me dire, je n’en ai cure ! Pilote de chimère ! Imbécile flottant ! Acrobate du Grand Rien ! », et brandissant un poing en l’air, il suivit des yeux la plaque d’immatriculation qu’il comptait bien retrouver plus tard dans son palais mental. Ainsi distrait, il ne remarqua pas plusieurs anicroches dans la perspective, ni ce chat rayé qui se jeta dans ses pieds sans égards pour son statut. Le pauvre vieux confondit alors jambe droite et jambe gauche, s’emmêla entièrement, puis tomba comme une masse, roulant sur le côté dans les ordures du caniveau.

Tout le corps ankylosé, des galaxies entières d’astres miniatures défilant devant les yeux, Cesare était toujours heureux d’être seul au monde mais peinait tout de même à comprendre comment ce genre de choses pouvait arriver. Il comprenait d’autant moins pourquoi il avait si mal, et pourquoi des déjections canines avaient souillé son col. Il n’avait rien commandé de la sorte. Le premier jour de la Création, les eaux s’étaient-elles retournées contre Dieu pour inverser l’axe de symétrie de sa moustache, comme c’était le cas à présent ? La créature était-elle toujours destinée à attaquer à son créateur, profitant d’un mystérieux effet de rétroaction ? Qu’importe, il allait poursuivre son exploration quoi qu’il en coûte, préférant une existence salissante à un monde grouillant de consciences disparates.

La suite des opérations sera, il faut le dire, assez navrante. Cesare ne put jamais se remettre à courir à cause d’une jambe désormais branlante. Pour autant, ses lubies créatrices ne furent pas interrompues. Il tenta de glisser sur le bitume comme sur une patinoire, avec de l’élan, en pensant à l’Antarctique. Puis de flatter la fesse riante d’une bourgeoise en grande toilette qu’il espérait ne pas voir répliquer. Il entreprit de changer la couleur des feux de signalisation en leur lançant des projectiles, certains ayant alors atterri sur des motards pugnaces. Enfin il avait voulu tenir en équilibre sur une selle de vélo afin de connaître les sensations de la proue. Tout cela, sans succès. Ne désespérant pas d’être enfin diverti, il se dirigea ultimement vers le canal. Alors qu’il admirait, faisant une pause bien méritée, les silhouettes des embarcations privées s’enfoncer dans la brume montante, un grand type s’accouda à la rambarde près de lui.
« Vous savez que vous avez mis un sacré capharnaüm, sur l’avenue ? Les flics vous suivent depuis vingt minutes mais n’osent pas approcher ; on leur a dit de laisser intervenir les pompiers d’abord.
– Laissez-moi. Je tente de faire surgir un Nessie derrière l’écluse.
– Vous êtes confus, allez. Ne le prenez pas mal. Prenez mon bras, je vous emmène boire un godet, vous me raconterez qui est parti, femme, enfants, fortune, et puis vous n’aurez plus envie de vous jeter dans cette eau sale.
– Ah, il suffit, démon vide de sens ! Je sais à quoi m’en tenir avec votre existence ! Vous vous transformerez en épingle à nourrice, si je le veux, avant d’avoir dit trois paroles de plus, et… » Cesare, le visage défait, sentant bien qu’il avait épuisé ce soir toutes les formes possibles de la révolte, s’arrêta net, les larmes aux yeux.
« Là mon vieux, là, tout doux. Qu’est-ce qui vous a pris de vous mettre dans un tel état ? Vous êtes en sang, votre pantalon est plein de trous, vous ne ressemblez plus à rien » continua le type, plein de sollicitude.

« Vous ne ressemblez plus à rien. » La sentence était terrible. Engendrer le monde à chaque seconde, être le prisme par lequel tout le réel transite, et ne ressembler à rien. C’en était fait, Cesare ne pouvait plus continuer à lutter contre les apparences. Elles l’avaient lacéré jusqu’au fond de l’âme. Épuisé, la vue trouble, malheureux comme les plus sombres pierres qu’il pouvait imaginer, il éprouva un grand étonnement lorsque, à peine conscient après tous les chocs qu’il avait subi, il sentit qu’on l’attrapait et le soulevait par les épaules avec une précaution modérée. On s’apprêtait à l’emporter au loin. Il ne pouvait accepter cet enlèvement, humiliation suprême du solipsiste transbahuté dans son propre rêve comme une cargaison. Rassemblant ses dernières forces, il esquissa une longue torsion du torse ; puis, profitant de la lubrification permise par toute la crotte dont il était couvert, il se jeta d’un coup par-dessus la rambarde.

Le contact avec l’onde fut d’une douceur indéfinissable. Cesare suivit instinctivement, porté par une langueur extrême, le rai de lumière verte qui tombait de la pleine lune jusque dans les courants effleurant la surface. Tout était enfin facile, éthéré, glissant. Alors, bienheureux et plein de maîtrise, il tourna la tête vers l’extrémité du canal, tendant les bras vers le monstre fantastique aux yeux jaunes qui surgissait dans toute sa gloire à quelques brasses de là.

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