La vie sauvage, partie 1

Un habitant du dernier étage apparaissait toutes les dix minutes à l’embrasure de la fenêtre ouverte, et, l’air pensif, laissait tomber un long ruban de papier toilette. Il le regardait virevolter dans l’air quelques secondes éternelles, flottant avec grâce avant de s’accrocher aux branches du tilleul en contrebas. On n’entendait que le murmure du vent dans les feuilles, le bourdonnement discret de postes de télévision dans le lointain, et le « crac, crac, crac » régulier qui autorise la bande de tissu blanc de se détacher du rouleau avant d’honorer le frimas de la nuit.

L’homme, autant que l’on puisse en juger à cette distance, paraissait très satisfait de cette activité, à laquelle il s’adonnait avec un rythme soutenu. Le moment était doux, les choses semblaient en ordre, il faisait bon. Le papier diaphane volait. Alors quoi ? Il y a pourtant des rêveries solitaires qu’on ne peut se permettre d’avoir, surtout quand elles déparent le projet végétal de la copropriété et recouvrent les bourgeons printaniers d’un affreux tapis de cellulose, fut-il triple épaisseur. L’habitant du dernier étage, ce soir, n’en avait que faire. Il soupirait avec satisfaction en accomplissant son méfait. Quels gestes sont réellement inappropriés, quand ils vous plongent dans un état de transe sublime ? Où chaque impulsion de la matière est un ravissement imprévisible, où plus rien ne compte sauf ce long mouvement limpide où l’esprit se perd ? Ce soir, le monde semblait vouloir se consacrer à exposer les mérites du papier toilette. D’ailleurs, la faible lumière émanant de l’éclairage public le transperçait de part en part, l’habillant pour être vu.

L’original dont il est question, un homme d’un certain âge – appelons-le Cesare (c’est du moins le nom qu’il considère être le sien) – savourait chaque craquement dans les fibres, chaque secousse, qui, bien appliquée, permettait de donner à un bout de tissu une existence autonome. Cela commençait même à l’hypnotiser un peu. À présent, ses gestes étaient animés par des intentions précises. Il aurait aimé faire atterrir l’une des feuilles de papier sur le bassin en granit qui ornait la cour. Très précisément au milieu, pour qu’elle trône comme une étoile en son système. Et une autre en équilibre sur la cime du sapin en face. Une dernière enfin sur le nez de l’affreuse statue de biche qui contemplait la scène de son regard vide de gibier de granit, afin de la moquer. Hélas, ces intenses désirs géométriques ne cessaient d’être contrariés par les courants aériens.

Sans se décourager, il craquait, craquait, déroulant avec passion les éléments d’une œuvre éphémère, retrouvant lentement le plaisir des impulsions absurdes de sa jeunesse. Celles qui font accomplir un geste inapproprié mais réconfortant en l’absence de spectateur immédiat, et dont on tire une étrange satisfaction simplement parce que le comportement est inconvenant – ou parce qu’il n’a pas de but. S’acharner à marcher sur tous les pavés rouges de la rue plutôt que les beiges, même quand ils sont disposés en une diagonale acrobatique, en fait partie. Ou essayer de se glisser sans les toucher au travers des portes qui se ferment, le cœur battant. Ou encore, se lever sans raison pour faire le tour de la pièce quand on a un texte important à rédiger. Seul un très grand abandon aux diktats du corps permet de se livrer sans crainte à ce genre de frénésies secrètes. En ce moment Cesare était complètement transporté par l’une d’elles, et même au-delà. Comme il était parti, tout désir saugrenu, pour peu qu’il entraine un plaisir esthétique, serait immédiatement satisfait. Ce soir, le papier toilette. Demain, il faudrait peut-être mettre le feu à des rideaux de soie, attaquer les passants dont l’étiquette de col dépasse ou briser violemment des figurines translucides à l’aide d’un objet lourd.

Notre homme avait pourtant été soucieux des convenances jusqu’à la survenue des premiers cheveux gris. Pas vraiment inhibé, mais soigneux, ordonné, discret, et très-à-cheval sur la façon de regarder les gens dans les yeux lorsqu’ils vous disent bonjour. Si ce soir il lançait des rubans de papier toilette à la faveur de la nuit, c’est que, quelques heures auparavant, il avait pris une décision de la plus haute importance.

À sept heures tapantes, alors qu’il servait comme à son habitude le thé fumant destiné à le sortir de la torpeur du sommeil, son geste avait été interrompu tout net. Rien n’annonçait cela – le rituel se déroulait jusque-là très rigoureusement, avec l’expertise de l’habitude et tout le matériel nécessaire. Pourtant en un instant Cesare avait frémi, réajusté ses lunettes, comme surpris par un événement soudain. Un sourire narquois s’était dessiné sous sa moustache touffue. Son regard, passant en un éclair du flou humide à la détermination totale, avait quitté les motifs de la porcelaine pour quelque ombre vague dansant sur le mur. Alors il s’était redressé brusquement, serrant le poing désormais dépourvu de théière en signe de triomphe.

L’intervalle subtil à mi-chemin entre la boisson servie et la boisson en passe de l’être ne souffre pas d’interruption, même sur un prétexte mystique. Le thé s’était répandu partout en-dehors de l’endroit prévu ; mais peu importait, désormais. Car dans ce moment d’inattention, au milieu des miettes et du fumet de jasmin, une certitude absolue s’était glissée en lui. Une certitude éclatante. Bon sang, il l’avait sentie, aussi précisément que si elle avait été très matérielle et qu’il avait pu la serrer, la soupeser, la caresser sans doute. Cesare n’aurait plus jamais à sortir de la torpeur le matin. Il pouvait s’y vautrer pour le restant de ses jours, sans crainte qu’on le juge ou qu’on le contrarie. Et il était libre de commencer tout de suite.

Pour mieux comprendre ce moment décisif et cet abandon soudain des affaires courantes du petit-déjeuner, il faut connaître quelques-unes des idées philosophiques qui l’empêchent de dormir depuis plusieurs mois. Cesare n’a jamais été un grand penseur, mais tout de même, il a étudié les mathématiques et il aime bien songer aux choses en profondeur, parfois. L’existence d’autrui est un sujet qui le tourmente tout particulièrement. Il a remarqué, entre autres, que les actions d’autrui sont souvent hautement improbables et manquent cruellement de cohérence. Comme si quelqu’un avait imaginé le concept d’autrui mais avait eu quelques absences pendant son élaboration ; il en résulte un objet un peu bancal, qui fait illusion la plupart du temps mais ne tient pas la distance à l’usage. Le jugement est cruel mais disons les choses comme elles sont : autrui est précaire, et assez peu réussi.

Cesare sait bien que de nombreux penseurs se sont penchés sur la pertinence de la question de l’existence d’autrui. C’est un quelque sorte un sujet rabâché, dont on conclue généralement (avec des termes plus techniques) : « Il n’est pas raisonnable qu’autrui n’existe pas, cela ne marche pas bien. » Bien qu’ayant bien compris les subtilités des arguments contre le solipsisme, et surtout les arguments visant à démontrer qu’il vaut mieux réfléchir à des questions plus intéressantes, il n’est jamais vraiment parvenu à épuiser cette impression tenace selon laquelle l’altérité est une plaisanterie très élaborée.

Cette conviction a grandi avec le temps. Ces derniers jours elle le hantait complètement, jusqu’à produire des moments de brusque détachement où les membres de son espèce lui apparaissent comme des épiphénomènes ennuyeux, des inventions facultatives d’une conscience occupée à peupler l’univers pour tromper l’ennui. Cette conscience, qu’il le veuille ou non, c’était peut-être la sienne. Peut-être que le monde était tout entier issu de son esprit, et qu’il en avait jusque-là sous-estimé les capacités. La perspective d’une solitude radicale, sans limites, le rendait ivre de joie ; quand il parvenait pour un instant à se convaincre de la plausibilité de ce phénomène, un sentiment de toute-puissance le gagnait pendant quelques minutes ; alors, tel un démiurge local, humble magicien du stimulus, il se sentait capable de modeler le monde selon des envies toutes faites.

Hélas, ces instants de grâce étaient toujours assez courts. Et s’ils procuraient une délicieuse libération du joug de la vie sociale, ils posaient aussi des problèmes pratiques évidents. Ce n’est pas parce que l’on sait que l’existence d’autres esprits est incertaine, voire très improbable, que pour autant les phénomènes que l’on constate généralement en leur présence s’évanouissent aussitôt. La peur de compromettre la réalité, pas davantage. Ainsi Cesare sentait parfois que ça y était, qu’enfin il était seul au monde ; mais il se passait assez peu de temps avant qu’une vieille dame le double avec un air narquois dans la file au supermarché, une boite de thon à la main, sans qu’il puisse se résoudre à la frapper violemment à la tête pour la renvoyer au monde des représentations désagréables.

Cette fois-ci pourtant, quelque chose avait changé. Depuis une journée entière, entamée les pieds dans une large flaque de thé, il flottait dans le monde, ne sentant plus ni son extériorité ni ses contours. Il était enfin libre de naviguer comme il l’entendait au milieu de ses illusions, espérant qu’à terme, il pourrait les manipuler à sa guise.

La vie véritable, simulée par lui-même, sans contraintes et sans entraves, pouvait enfin commencer.

[suite]

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