Incongruités anatomiques

Z. s’étira longuement, dépliant ses membres selon le rituel ordinaire qui permet de se hisser à la verticale. Membres qui, au nombre assez conventionnel de quatre, l’avaient toujours profondément fasciné. Ces segments qui coulissent, frottent, se déploient royalement selon une rigoureuse mécanique, cette profusion de phalanges, ces forêts de mouvements possibles… tout cela était prodigieux. Et puis, bien sûr, il y avait les pouces opposables. Bien que les goûts et les passions évoluent avec l’âge, tendre les bras et les jambes en tous sens avait toujours été son moment favori de la journée.
Il avança la main vers son vieux réveil pour faire cesser la sonnerie, tonitruante. Puis, les yeux mi-clos, esquissa un geste rageur en direction de l’objet, impatient d’être soulagé de ces sons terribles qui semblaient s’amonceler sur son visage pour comprimer son crâne. Curieusement, malgré l’habitude, il manqua. Z. manqua si bien que le réveil chut avec un effroyable boucan. Divers objets furent éjectés, un pilulier s’ouvrit, répandant des capsules colorées sur le sol et sur le chat qui fut assez outré pour uriner.
« Qu’est-ce que. Bordel. »
Il se retourna lentement, se penchant péniblement pour ramasser les objets épars. Impossible de rassembler quoi que ce soit. Les yeux mi-clos, les gestes rageurs, il ne parvenait qu’à déplacer maladroitement un tube de crème ou un paquet de mouchoirs tout en se cognant à la table de nuit et à la tête de lit. Le chaos semblant décidé à se répandre comme une traînée de poudre, Z. céda à la nécessité de lever entièrement ses paupières et de se redresser, bien que cela exigeât un effort colossal. Alors, il le vit. À l’extrémité de son bras gauche, si beau, si extraordinaire et si familier. À l’extrémité de son bras gauche, il n’y avait pas la main résolument humaine, aux gestes nobles et mesurés, qui permet d’effectuer tant de tâches pratiques d’ordinaire. Pas du tout. Désormais, on voyait à cet endroit un pied de taille impressionnante, aux ongles sales, aux doigts longs, à la conformation obscène. Un pied qu’on n’aurait souhaité à personne, même pour botter des culs. Z. émergea brutalement du sommeil tout en sombrant dans un abîme inattendu d’horreur matinale. Comment sa main avait-elle pu se transformer en l’espace de quelques heures en un semblable appendice ? Et pourquoi un pied ? Pourquoi pas une simple main déformée ? Le fait est que ce pied, quoique laid, semblait parfaitement fonctionnel en tant que pied. C’était un pied terminé, définitif.
De ses maigres connaissances en biologie et en sciences médicales, il ne pouvait tirer qu’une chose : tout ceci était impossible. Il était sans doute en train de devenir fou, il payait en une fois le prix d’une jeunesse dissolue arrosée d’alcool et saupoudrée de substances. Mais pour autant il ne pouvait pourtant pas se permettre de rester là, à attendre que le pied passe. Z. décida donc de se rendre immédiatement à l’hôpital pour se faire examiner, de crainte que le reste de son corps entreprenne de se transformer lui aussi selon des lois absurdes et que son menton se change en coude dans la prochaine demi-heure. Il enfila un pull large qui pouvait accueillir un pied par les manches, puis une chaussette discrète sur celui-ci, et enfin le reste des vêtements selon les manières habituelles. Impossible de fermer sa ceinture en cuir en se servant de son gros orteil flambant neuf ; tant pis. Il fallait se hâter. Plus son véhicule irait vite, moins il aurait de chances de devenir fou avant d’avoir trouvé une main secourable, se dit-il. Il se maudit aussitôt.

* * *

« Il faut que tu ailles te faire examiner immédiatement. C’est peut-être une tumeur foudroyante, peut-être que tu vas continuer à te déformer.
– Je ne suis pas certaine que ça existe, les tumeurs foudroyantes. En tout cas ça a poussé dans la nuit. Et puis regarde, ça ressemble à un doigt.
– C’EST un doigt, c’est sûr. Un putain de doigt, en plein sur ta joue. » Les deux femmes se penchèrent, incrédules, vers le miroir grossissant de la salle de bain, jusqu’à le toucher du bout du nez. Posture absurde, mais elles avaient besoin de voir l’excroissance le plus près possible pour avoir moins peur. Le doigt planté sur la joue de Gabrielle profita de cette position pour toquer délicatement à la surface du miroir avec le bout de l’ongle.
« Il bouge ! Il bouge ! s’exclama son amie, épouvantée. Comment c’est possible ?
– C’est peut-être un parasite que j’ai attrapé en Équateur et qui… ah mais il me gratte !
– Comment, il te gratte ?
– Il me graaaatte ! Il me gratte le visage ! » L’extrémité articulée, probablement un index, avait en effet entrepris de gratter consciencieusement le coin de l’œil de la jeune fille de son ongle long et jaunâtre, sur un rythme soutenu. La peau rosissait déjà sous l’effet de l’irritation. C’était très douloureux et l’œil de Gabrielle se mit à pleurer, ce qui toute évidence plaisait énormément au doigt qui augmentait progressivement la cadence et l’intensité du grattage.
« Attends, ne bouge pas, laisse-moi l’attraper, je vais tenter de l’immobiliser. » Andrée approcha sa main de l’excroissance dissipée, qui desquamait son hôte avec une fureur phénoménale.
L’extrémité du doigt se tourna alors vers elle de manière menaçante, et imprima une vigoureuse rotation de la phalange pour produire un geste obscène. « Oh, il m’a fait un… tu as vu ? » s’indigna la fille.
Gabrielle ne pouvait répondre. Elle s’étouffait dans ses propres larmes, paralysée par la détresse et l’impuissance. Après quelques minutes de gestes paniqués, elle avait entrepris de scier la chose, froidement, avec la lame de son coupe-ongles. Le doigt, insensible à cette agression, était de plus en plus fier. Il se dressait maintenant de manière avantageuse, droit comme un i, gonflant légèrement pour paraître dissuasif, faisant jouer ses articulations tel un culturiste devant un public fervent. Pas de doute, il s’admirait dans le miroir.
« Gabrielle, ferme les yeux. Il ne faut pas que tu voies ça, tu vas devenir folle. Prends mon bras, je vais t’emmener aux urgences », bégaya Andrée qui craignait de tourner de l’œil devant l’impossible appendice. Mais le doigt se remit à gratter avec une fureur redoublée, cherchant à en découdre. Gabrielle agrippa son amie, se saisit de son sac à main à l’aveugle en gémissant, tout en jetant un dernier coup d’œil horrifié dans le miroir. Le doigt pointait crânement la première goutte de sang qui coulait de sa joue meurtrie.

* * *

« C’est un ovaire. Je suis formel. Un ovaire parfaitement conformé, avec sa trompe. Le tout est solidement fixé à votre creux poplité. »
La voix du médecin devint rêveuse, son regard se fit vague et il arrêta son explication au milieu d’une phrase. Mutique, il ressemblait à la statue de saint qui ornait le parvis de l’église d’à-côté, mystérieux personnage dont l’expression semblait hésiter entre le martyre et l’apothéose. Il savait pertinemment qu’il devait rassembler ses collègues pour examiner le cas, mais il voulait savourer l’instant quelques minutes de plus encore. On n’avait jamais vu pareille monstruosité. Sa main caressait machinalement la jambe de son patient, de bas en haut puis de haut en bas.
« Enfin docteur, ça n’a pas de sens. J’ai étudié, je sais que la prolifération cellulaire anormale produit parfois des choses incroyables. Mais l’éruption d’un ovaire ! À cet endroit ! Je vous en conjure, reprenez vous, expliquez-moi.
– Il n’y a rien à dire de plus, j’en ai bien peur. L’ovaire est là. Il vient de pondre dans ma main. »

J'ai aimé ce texte(20)Je n'ai pas été à la hauteur(1)