Grands travaux

aqueduc_pompidou

L’ombre gigantesque de l’aqueduc plonge chaque jour dans l’obscurité de nouveaux pans de la ville. Ses pieds énormes nécessitent la démolition de nombreux quartiers. Les proportions de l’ouvrage suscitent l’admiration générale.

« Nouveau projet de ville », avertissent les panneaux apparus en même temps que les premières palissades. « Une question sur le projet ? » Un numéro de téléphone est fourni, que personne n’a jugé bon d’appeler.

De jeunes gens beaux et souriants se congratulent autour d’un repas. L’un d’entre eux demande le silence et prend la parole. Chef de chantier, septième pied nord-est. Les femmes l’admirent. Un mariage est envisagé.

Un autre jeune homme pénètre dans un bureau aux murs beiges. Au mur, sur une vieille photo, deux ânes miteux, instables sur un tronc pourri, traversent un ruisseau sale. Une légende en bas du cadre : « aux aqueducs d’hier ». Il se montrera digne.

« Ponts et chaussées ! », entend-on hurler sur le chantier. Cela sonne comme un cri de guerre.

Les spirales en perpétuelle rotation qui décorent les bétonneuses ont, paraît-il, des vertus hypnotiques.

Des gravats disparaissent, volés par des visiteurs. On les retrouve dans les maisons alentour, chéris comme de précieuses reliques. Les lithomanciens disent lire l’avenir dans leurs formes. Ils l’annoncent radieux. On songe tout de même à installer des barrières.

Adossées au béton des pieds de l’aqueduc, quelques fleurs persistent à pousser en dépit de l’interdiction. Arrachées chaque soir, elles ont repoussé le lendemain matin. Les responsables s’inquiètent. Les caméras de surveillance révèlent que d’étranges hydrocéphales, au crâne gros et mélancolique, viennent nuitamment arroser les pousses en penchant sur elles leurs énormes têtes pleines d’un liquide épais et coloré. Des agents de sécurité sont engagés.

Certains, à voix basse, mettent en doute le bien fondé du projet mais leurs voix sont couvertes par les applaudissements.

Un des piliers s’est effondré. Après avoir renvoyé les ouvriers coupables de ne pas avoir travaillé avec assez d’application, on rebâtit le même, qui s’effondre à nouveau. Personne n’émet l’hypothèse d’une erreur de calcul.

Le septième jour de juin est célébrée la fête de l’aqueduc. Des ballons blancs sont lâchés par centaines et vont se prendre dans les grues et les échafaudages.

Venus visiter le chantier, président et premier ministre repartent conquis. Ils jurent allégeance au secrétaire d’état aux transports et à l’industrie. L’aqueduc est proclamé grande cause nationale.

Avez-vous foi en l’aqueduc ?
En êtes-vous certain ?

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