Germinal glamour

La porte de l’appartement s’ouvrit lentement avec une plainte affreuse. Elle rebondit contre le crépi, dont il ne subsistait plus que des îlots noirâtres. L’atmosphère consistait un lourd mélange d’odeurs de fumée et d’ammoniaque dont il était impossible de déterminer la provenance. On n’y voyait rien, ou presque. De la semi obscurité surgissait parfois un éclat de métal, un rai de lumière fanée, ou le reflet d’une diode dans une flaque de liquide. Impossible d’appeler cela un foyer; tanière puante suintant l’hostilité, c’était au mieux un dépôt.

Un homme à la silhouette massive se dessina dans l’embrasure, le corps en peine. On eût dit qu’il venait de poser le pied sur une planète dont il fallait tester la pesanteur. Ses bottes adhéraient au plancher comme un insecte adhère à une toile nappée de glu. Il trébucha, mais entra tout de même.
« Désolé pour l’heure, articula-t-il avec difficulté. Une machine est tombée en panne, ça a bloqué toute la chaîne de production. On nous a ordonné d’attendre pour finir la série. On bosse sur le doré depuis cinq jours et on pouvait pas laisser la poudre sécher une nuit de plus. » Il partit d’un long soupir qui se transforma en râle, puis s’écroula dans un canapé défoncé qui peinait à se porter lui-même.

« Tu sais Harold, on a pris l’habitude, ta fille et moi, murmura une voix douce au fond de la pièce. Ne t’en fais pas. Fais de ton mieux. Je vais préparer une bassine pour que tu puisses terminer d’enlever les résidus. »

Une lumière jaune crue se mit à clignoter depuis un projecteur halogène posé sur une cantine, révélant au passage une maigre silhouette de femme, enveloppée dans une robe gris sombre en laine épaisse qui la recouvrait jusqu’aux pieds. Sur son visage, sans âge, se dessina un sourire triste et résigné, le genre de sourire qui a vu passer assez de tragédies pour ignorer toute nouvelle déception.
La lumière s’intensifia au fur et à mesure que le projecteur chauffait en cliquetant de manière inquiétante. En quelques secondes à peine, la pièce s’était transformée du tout au tout. C’était toujours un taudis, oui, mais un taudis qui brillait désormais de l’éclat de mille particules colorées. Scintillant partout du sol au plafond, mystérieuses, bienveillantes, elles recouvraient chaque mètre carré de crasse d’un enduit irisé. Il semblait qu’une entité bien intentionnée avait voulu mettre la misère dans un paquet-cadeau pour l’offrir à quelqu’un d’autre, mais qu’à cause d’un oubli malencontreux, elle était restée là. C’était l’étrange spectacle d’une grotte humide et viciée dans laquelle aurait été suspendue une boule à facettes.

La femme apporta un baquet rempli d’une eau trouble dans lequel son époux posa ses pieds nus, aux ongles sales eux-mêmes incrustés de paillettes étincelantes. Elle posa un baiser sur son front, puis entreprit de l’aider à délacer ses vêtements de travail. Il s’agissait un curieux tablier ciré, très lisse, prolongé sur les bras et les jambes par des protections tubulaires, cirées elles aussi, et retenues par des cordons noués. La manipulation des pièces de cet étrange uniforme lâchait des nuages de particules teintées alentour, qui allaient mourir sur le sol en déposant une mince couche d’or.
« J’en peux plus. Les cadences ont accéléré au-delà du supportable. On n’a plus que deux mois pour terminer la commande si on veut honorer le contrat du gouvernement. Depuis que les équipes de nuit ont été mutées sur les broyeuses pour terminer les paillettes à filaments, toute l’usine est en panique. Aujourd’hui les types du service minéralogique nous ont pris quelques hommes supplémentaires pour synthétiser les quartz, et le niveau de sécurité a été rétrogradé de B à F pour aller plus vite. Je sais pas si je vais tenir.
– Tu as encore mal au ventre ?
– Oui. Tout le temps. La maladie fait son chemin. »
Il prit sa tête dans ses mains, secoué soudain par des spasmes violents.
« Harold, regarde-moi. Je vais te débarrasser de ce que tu as dans les yeux et le nez. Plus vite ce sera fait, mieux tu te sentiras. »

La femme sortit d’un torchon une pâte filandreuse dont elle arracha un bout qu’elle mit dans sa bouche et commença à mâcher lentement. Puis elle s’enquit d’une minuscule paille, et, la dirigeant vers le visage de son époux, commença à aspirer les fines particules dorées qui parsemaient son visage, crachant de temps à autre un peu de pâte dans laquelle se prenaient les minuscules fragments.
Derrière elle était soudain apparue une fillette mutique aux cheveux d’or, tenant un jouet en forme de robot à la main. Ce dernier scintillait de mille feux dans un glorieux revêtement fuchsia. La petite, d’un teint gris et maladif qui faisait d’autant plus pitié en regard de son âge, semblait attendre quelque chose.

« Ne t’approche pas Lise, tu sais qu’il est impossible de voir les paillettes dans tes cheveux ; une fois qu’elles y sont on ne peut plus les enlever, gronda le père.
– Mais je veux t’aider, moi aussi, répliqua-t-elle d’une voix timide.
– Ta mère fait ce qu’il faut. Reste bien en arrière. Et cache ce robot, je vois ce genre de saloperie toute la journée, je n’ai pas envie d’en avoir d’autres sous le nez quand je rentre chez moi.
– Sheenytron n’a rien fait. Ce n’est pas sa faute, s’il brille… Tout le monde en a un et je n’ai pas d’autre jouet, renchérit la petite d’une voix éteinte en baissant les yeux.
– C’est parce que des millions d’imbéciles convoitent des choses qui brillent, comme si leur vie en dépendait, que je dois me lever chaque matin pour foutre ma santé en l’air. Putain de cercle vicieux. Ils sont tous devenus fous. Je vais finir par devenir fou, moi aussi… »

L’homme fut interrompu dans son accès de colère. À cause d’une malheureuse gesticulation, la paille que sa compagne baladait sur son visage depuis quelques minutes venait de se ficher dans son œil. Il eut un gémissement plaintif, se cambra en arrière en tremblant, puis porta une main à sa bouche. Tout son corps semblait réagir à cette piqûre inattendue.
« Recule Lise, ton père fait une crise. Je ne veux pas que tu voies ça. »
La mère écarta brutalement l’enfant d’un geste de la main, poussant de l’autre tous les objets qui traînaient à sa proximité immédiate. Hélas, c’était trop tard ; l’homme se pliait déjà en deux avec un gargouillement atroce, les yeux révulsés, retenant à grand peine un cri de douleur. La seconde suivante, il vomissait une pâte épaisse et puante toute enrobée d’or. Ses mains battaient l’air avec impuissance, comme un noyé. Le contenu de son estomac s’était déversé sur ses pieds, débordant du baquet avec des bruits écœurants, pour se répandre enfin sur le sol déjà souillé de toutes parts. Il reprit sa respiration à grand-peine, s’étouffant dans ses propres régurgitations, puis vomit de nouveau.

Pendant que les deux époux se débattaient entre les renvois et les spasmes, la gamine avait perdu son expression de crainte et s’était rapprochée du père, examinant avec curiosité le corps parcouru de soubresauts. Elle prit une expression de grand sérieux, étonnante pour son âge.
« Il faut que tu te calmes, papa. Ce n’est pas grave si tu es rempli de paillettes, ça arrive à plein de gens. À l’école on m’a appris que les paillettes étaient nécessaires, et que plus il y aurait d’objets qui scintillent, plus vite on oublierait l’ancien monde. Les scientifiques disent qu’on voit sans doute mieux les constructions depuis l’espace, les mois où le soleil brille. »
Elle se mit alors à chuchoter, les yeux rêveurs, serrant son robot contre sa poitrine en fixant la longue traînée de vomi multicolore qui se déversait désormais dans sa direction.
« Et puis il parait aussi que si on parvient à recouvrir tous les toits de la ville, peut-être que quelqu’un nous verra depuis là-haut. Et appellera de l’aide. Alors, on viendra enfin nous chercher. »

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