Humble dissertation sur la mine des gens qui passent

De l’époussetage de la physiognomonie

 

“Among all other thynges of this worlde I wyll that thou knowe a noble and mervaylous scyence that is called physonomy by the which thou shalt knowe the nature and condycyon of people.”

Secretum secretorum, Robert Copland, 1528.

 

La calamité du spleen

Contrairement à ce qui se dit dans certains romans anglais, chez les poètes approximatifs et dans les cahiers d’adolescents lugubres, les gens qui passent ne ressemblent jamais à des ombres.

C’est là une idée qui se forme par accident chez les tempéraments un peu trop mélancoliques. Une fois qu’elle est installée, elle entraîne un relâchement de l’attention, un affaiblissement des facultés d’observation, et diminue la capacité à apprécier les contours. Le sujet attristé, tout absorbé qu’il est à triturer la pâte lugubre de son marasme intérieur, renonce à contempler autrui. Il marche sans rien attendre dans les squares, les galeries marchandes et les bibliothèques. Il n’observe plus ses pairs dans les tramways — comme si la densité des peuples avait toujours raison de leur extravagance. Il a renoncé à tout. L’individu n’est pour lui qu’une simple fraction de foule et, c’est regrettable, l’homme n’existe plus que par la notion de son espèce.

Il faut combattre cette disposition, de plus en plus répandue dans nos villes. Elle provoque un affaissement malheureux de l’échafaudage de l’être, et expose à de nombreux accidents. En effet, à considérer que les personnes alentour ne sont que de vagues aspérités du décor, grises, indifférenciées, qui se succèdent en une suite de copies conformes incapables de susciter l’étonnement, on risque de s’adresser à un tel comme on s’adresserait à un autre ; cela provoque des rixes et des outrages à agent. Mais surtout, la mélancolie constitue un frein au bon développement des sciences empiriques. Si l’observation des corps est désormais le terrain réservé de quelques parties de la médecine, c’est parce que la mélancolie, en frappant le profane comme le savant, a également entamé l’ambition des sciences naturelles.

À toute Science bien ordonnée prélude une réfection des qualités morales qui serviront à l’édifier. Le raffinement des connaissances exige l’élévation des esprits et tempéraments. Aussi, nous appelons à la méfiance à l’encontre des états mélancoliques, parce qu’en paralysant les sens, en fléchissant les attentes sur les phénomènes humains, ils étranglent le Progrès. Un autre état conduit d’ailleurs à nier le foisonnement des formes de l’altérité : la suffisance. Qui n’a jamais vu un grand narcissique promener son regard dans une assemblée, claironnant, déplorant l’uniformité de tout ce qui n’est pas lui, et se désintéressant de ses extérieurs de façon ultime ? Comme le disait déjà Hippocrate à propos des troubles de la macrocosmie, les suffisants doivent être traqués, éduqués, et contraints à opérer des inférences allocentriques.

Il est vrai que les gens qui passent peuvent être considérés comme des ombres dans deux situations spéciales – la mauvaise vue et le brouillard hivernal. Ce sont des cas exceptionnels que l’on pardonne aisément, et qui ne contreviennent pas à la proposition que nous exposons ici.

Pour un regain d’attention

Parce que les individus d’une société, lorsqu’ils sont vigilants, sont capables de se reconnaître entre eux, on sait qu’ils sont animés par une loi propre qui maintient leur identité dans tout ce qu’ils font. Et parfois même lorsqu’ils ne font rien, se contentant d’exister, immobiles, avec toutefois un style singulier qui émerge de l’ensemble de leurs parties. De même que la mère de jumeaux homozygotes peut identifier successivement les deux membres de sa progéniture à partir d’une moue qui plisse plutôt à droite ou d’un sourcil qui ploie à 21° plutôt qu’à 22°, il se trouve dans les traits et les postures de l’être humain une substance très reconnaissable pour un œil averti. C’est-à-dire, pour l’observateur éduqué à observer par différenciation. On distingue l’ombre sur la chaussée éclairée par le soleil d’hiver parce qu’elle prive, pour un moment fugace, une partie de la chaussée de sa vertu réflective. Toute l’identité de l’ombre est alors constituée par la soustraction de cette vertu de la chaussée. Aussi, il sera impossible de distinguer une ombre sur la chaussée d’une autre ombre sur la chaussée car il eût fallu qu’une de ces ombres possède au moins une qualité singulière en plus de la qualité soustractive que les ombres partagent.

Les personnes, quant à elles, possèdent des qualités singulières en très grande quantité. Il en résulte qu’il est impossible de confondre des personnes avec des ombres pour peu que l’on soit d’assez bonne foi. Ces qualités ne sont pas saisies individuellement par l’observateur, mais comme une collection de qualités dont on fait la synthèse en nous-mêmes lorsque l’on veut rappeler une personne à notre souvenir, par nostalgie, par tendresse ou par concupiscence.

On pourrait opposer à cela que toutes les qualités humaines ne sont pas perceptibles en même temps, et que leur collecte dépend pour beaucoup du contexte au sein duquel la personne apparaît, ainsi que du degré d’intimité que l’on a avec elle. Le fait est que ce n’est pas le nombre de qualités qui nous fait apprécier un individu avec le plus de délectation, mais la possibilité de lier entre elles en appréciant les harmonies issues de ces correspondances. Il sort de cela le sentiment d’avoir résolu un secret, d’avoir renforcé son discernement, et de connaître un tel mieux qu’il ne se connait lui-même. Il ne peut pas être donné de preuve immédiate de ces prédictions sur le caractère ; ce sont des évidences empiriques qui découlent d’habitudes d’observation, de régularités saisies dans les mille visages des communautés humaines. On pratique cette habitude empirique sans se l’avouer ni en faire grand bruit, par peur d’être accusé d’un peu trop de lesteté sur le terrain de la confluence.

Pourtant, on le sait, le passant a une manière de passer. C’est même là sa première vertu. Et alors qu’il passe, toute son âme transite vers son appareil locomoteur pour nous le montrer tel qu’il est. Timide ou flamboyant, fier ou honteux, saoul ou plein de névroses. De même, on sait intuitivement qu’un grand type à l’échine courbée, à la mine étonnée et aux gestes mous ne sera pas homme à chercher des noises. Un petit homme chauve au regard mobile, au menton fuyant et aux mains nouées ne nous dira jamais les choses très directement. Soyons honnêtes, prenons notre courage à deux mains, et apprécions sans renâcler les indices non ambigus que toute physionomie agitent à notre intention. Devant un visage aux yeux rapprochés, au front large et massif, à la bouche boudeuse dont la langue est disposée à sortir, on reconnaîtra à coup sûr l’expression d’une profonde bêtise. Et l’erreur est impossible ! Un visage qui a l’air bête est bête ! La mine d’un comptable dans une assemblée de lucanophiles détonne comme un morceau de charbon sur un plat de loukoums ! La différenciation est la faculté au monde la mieux partagée. Elle nous permet par exemple de nous sentir mal à l’aise dans les salons où les âmes alentour s’accordent mal à la nôtre. Grâce à la différenciation, les conduites sont bien réglées et le temps n’est pas perdu ; puis, lorsqu’elle est correctement employée et que son raffinement est suffisant, elle évolue en préjugé.

Vers une Science sérieuse du préjugé

Si l’opprobre a longtemps été jetée sur le préjugé, c’est pour la simple raison qu’il n’a pas encore atteint le stade de notion scientifique et demeure une mesquine activité de salon. Le préjugé, dans sa forme aboutie, devrait être la dernier terme d’un cheminement mental qui vient après l’observation des caractères physiques, leur analyse combinatoire, et le report à une nomenclature adaptée. Un bon préjugé est un diagnostic fondé sur des connaissances scientifiques ; bien assis, il constituera un précieux indicateur pour le savant intéressé par la nature humaine comme pour le béotien qui, dans le courant de ses affaires, a commerce avec autrui.

Il faut rétablir l’activité de scruter et de détailler les visages dans un cadre expérimental, oser demander à la Science quelles lois de la Nature permettent de juger autrui à sa mine avec tant de succès, et rendre ces lois explicites. Il ne s’agit pas, comme l’ont ambitionné nos illustres prédécesseurs, de faire avancer de manière déterminante le problème corps-esprit, et de s’empêtrer dans les raisonnements circulaires qu’il ne manque jamais de faire naître. Nous estimons qu’il n’est pas à nous d’étudier en détail les déformations que creusent la psyché sur le corps lorsqu’elle s’y installe, puis les contraintes que celui-ci lui oppose en retour lorsque ses formes sont raides. Peut-être qu’il restera impossible de déterminer, qui, de pneuma ou d’atomos, détermine l’autre. La physiognomonie est la science fondamentale, mais elle est aujourd’hui insuffisante. Nous voulons l’affermir jusqu’à la faire évoluer vers la précognitologie, à la fois Science pratique, Science Ultime, et ensemble de techniques relationnelles. Bâtissons, une typologie solide des types d’hommes et de femmes ! Ordonnons la Création par l’humble surimposition d’un nouvel ordre taxinomique, qui, par une admirable collection de colonnes et de lignes, donnera enfin aux gens qui passent la faculté d’être lus !

Lorsqu’elle sera tout à fait mûre, la précognitologie pourra être condensée dans des livres de voyage.

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