Contre-histoire de la phrénologie

Les civilisations ne sont pas seules à être mortelles, les savoirs le sont aussi. La science d’aujourd’hui balaye celle d’hier aussi sûrement que les barbares ont balayé Rome et, comme eux, laisse dans son sillage un cortège de ruines et de veufs éplorés.

Archibald de Salfinjean était né français au printemps de 1798, mais sa patrie d’adoption était la phrénologie. A cette patrie il était fidèle comme un soldat, dont il avait la discipline et la docilité. Salfinjean n’était ni un découvreur ni un aventurier. Il était de ces artisans anonymes qui forment à chaque génération le gros des pratiquants de toute activité humaine et qui jamais n’ont les honneurs des livres d’histoire. Sa vie durant, Salfinjean n’avait rien découvert, rien renouvelé, pas plus qu’il n’avait eu la prétention de le faire. Il se contentait de suivre, avec zèle et admiration, les méthodes imaginées par plus illustres que lui.

Humble artisan de la palpation de crânes, il tenait boutique dans une petite maison du centre d’Orléans. Là, bourgeois curieux et jeunes artistes venaient se faire tâter l’os pariétal et apprenaient de la bouche experte de Salfinjean, qui mettait un point d’honneur à se tenir au courant des derniers travaux de Gall et de Broussais, l’exemplarité de leur faculté de vénération et les lacunes de leur secrétivité. Rassurés sur leur intelligence et leur probité, les clients satisfaits partaient s’attabler dans les cafés voisins où ils se félicitaient des progrès de la science moderne. Et chaque matin à l’aube, Archibald de Salfinjean ouvrait boutique le sourire aux lèvres, impatient de rencontrer de nouvelles têtes. Car il croyait en la phrénologie comme d’autres avant lui en la pierre philosophale, certain de contribuer, à sa modeste échelle, crâne après crâne, au triomphe d’un art de toute première importance qui bientôt serait reconnu à sa juste valeur.

L’Histoire, on le sait, n’a pas partagé son enthousiasme. Au tournant des années 1840, la phrénologie commença à passer de mode. Ce croissant discrédit fut une tragédie pour Salfinjean, qui voyait disparaître ensemble, dans les quolibets de la foule toujours prompte à brûler ce qu’hier encore elle adorait, son gagne-pain et sa religion. Il croyait avoir effleuré de ses doigts experts les monts et les cratères que l’âme avait tracés dans la matière. La science lui disait aujourd’hui que, ces années durant, il n’avait palpé que de l’os. Sa croyance la plus chère disparue, ne lui restait que la pratique, désormais dépourvue de sens, du seul art qu’il avait jamais connu. Comme le curé d’une paroisse dépeuplée qui chaque dimanche rend hommage à Dieu en sa seule présence, Salfinjean continuait d’attendre, dans sa petite étude déserte, qu’un client moins au fait que les autres de l’actualité scientifique vienne placer sous ses mains agiles son crâne inquiet. Mais personne ne passait plus sa porte et le petit cabinet de monsieur Salfinjean devint au fil des mois une curiosité, puis l’objet des plaisanteries des Orléanais.

Un jour, n’y tenant plus, il prit la plume et, pour la première fois de sa vie, écrit un article humble mais bien troussé qu’il adressa à l’Illustré de la Loire, minuscule journal dont l’influence ne dépassait guère les faubourgs d’Orléans mais qui accepta de publier sa tribune. L’article attira l’attention du docteur Pierre Blaviat, homme de science qui se rêvait homme du monde et voyait dans cet embryon de polémique le moyen d’acquérir à peu de frais un début de notoriété. De sa plus belle plume, du genre dont on rembourre les coussins des salons parisiens où à chaque époque se réunissent ceux qui croient compter, le docteur Blaviat descendit un à un les arguments de son adversaire et conclut en l’accusant de charlatanisme et d’escroquerie. Lorsque Salfinjean lut cela, son sang ne fit qu’un tour, irriguant massivement la zone de la destructivité. L’après-midi n’était pas encore écoulée qu’il avait déjà envoyé à L’Illustré de la Loire une réponse si injurieuse que le docteur Blaviat, en la lisant, décida que pareil affront ne pouvait être lavé que par les armes.

Il fut convenu que le duel aurait lieu à l’aube la semaine suivante et que les pistolets régleraient le différend. Une heure avant l’arrivée des adversaires se massaient déjà près de cent curieux, qui trépignaient d’impatience à l’idée d’assister à l’épilogue du feuilleton local. Le spectacle fut de courte durée. A peine parcouru le dernier des vingt pas réglementaires, Blaviat, qui tenait de son père une très bonne connaissance des armes, se retourna et, dans le même mouvement, tira un unique coup de feu qui frappa Salfinjean à la tempe. Choquée par l’iniquité du combat, la foule, qui ne supporte jamais les injustices pourvu qu’elles soient commises sous ses yeux, accourut au secours du blessé qui gisait au milieu du pré. Le pauvre homme fut reconduit chez lui où deux médecins appelés à son chevet confirmèrent les craintes du public : Salfinjean était mourant et son trépas, selon toute vraisemblance, aurait lieu dans les heures à venir.

Mais le lendemain Salfinjean était toujours vivant, et la semaine suivante encore davantage. Le moribond reprenait des forces et parvenait désormais à boire l’eau que de bienveillants anonymes, qui venaient chaque jour changer son pansement sanglant, portaient précautionneusement à sa bouche. Les savants venus constater l’incroyable convalescence de ce patient hors-normes attribuèrent la miraculeuse guérison à la configuration de la plaie. La balle qui avait frappé le pauvre Salfinjean avait arraché un morceau de crâne rond et large d’un demi-pouce. Le petit orifice avait permis à l’œdème de gonfler sans endommager les structures avoisinantes. Trépané par accident, Salfinjean avait été sauvé par la blessure même qui aurait dû le tuer.

Un mois après sa blessure, Salfinjean avait déjà quitté le lit et repris son travail avec plus d’ardeur encore que par le passé. A minuit on le voyait encore attablé à son bureau, la plume à la main, penché sur quelque manuscrit. Et le lendemain à l’aube, comme toujours, son cabinet était ouvert, prêt à accueillir les curieux qui, de nouveau, se rendaient à sa consultation désormais célèbre. Salfinjean les examinait de façon efficace et courtoise mais ne mettait plus à l’ouvrage le cœur qui avait fait sa réputation. Et un jour, l’impensable se produisit. Salfinjean ferma son étude avec pour seule explication un placard sur sa porte expliquant que, trop pris par ses recherches, il avait décidé de cesser d’exercer.

La nouvelle ne tarda pas à se répandre et, pour la troisième fois, d’abord polémiste puis miraculé et désormais reclus, Salfinjean devint l’objet de toutes les conversations. Sur quel étrange projet pouvait-il bien travailler seul, des jours durant, entièrement coupé du monde extérieur ? La réponse arriva quelques mois plus tard, dans les pages de l’Illustré de la Loire. Dans un encart d’une demie-page, en gros caractères, Salfinjean avait fait publier la notice suivante :

MONSIEUR DE SALFINJEAN CONVIE TOUS LES AMOUREUX DE LA VÉRITÉ DANS SON ETUDE SISE RUE DES CHATS FERRÉS LE HUIT JUILLET A SIX HEURES DU SOIR PRÉCISES. IL APPORTERA LA PREUVE DEFINITIVE DE LA VALEUR DE LA PHRÉNOLOGIE, NOBLE SCIENCE INJUSTEMENT CALOMNIÉE.

Le jour venu, à l’heure dite, la foule se massait nombreuse devant la petite maison d’Archibald de Salfinjean. Pourtant, au moment où il parut à la fenêtre, marchant avec peine, affublé d’une longue redingote et d’un grand chapeau, le silence se fit immédiatement. D’une voix un peu traînante – la moitié droite de sa bouche était resté paralysée depuis sa blessure – il prit la parole.

« Chers amis venus si nombreux ce soir, je serai bref. Vous le savez, j’ai consacré ma vie à la phrénologie, cette science, ce projet plus grand et plus noble que toutes les autres sciences et tous les autres projets, car en elle se confondent étude de la physiologie et de la psychologie. C’est dans le creuset de la phrénologie que sera forgée la connaissance de demain, seule vraie science naturelle, qui saura dire l’unicité de l’âme et de la matière. Et pourtant, cette belle science, cette grande vérité, de petits esprits, de sombres salonnards professeurs de médecine, ont voulu la calomnier. Ce soir, devant vous, je vais apporter la preuve définitive de sa vérité. Comme vous le savez, j’ai été grièvement blessé à la tête par un certain Blaviat, misérable pédant qui, pour me faire taire, est allé jusqu’à tenter de m’assassiner. Alors que je me remettais de cette ignoble atteinte à ma vie, je réalisai que non seulement le lâche n’avait pas réussi à me tuer, mais que mes facultés intellectuelles semblaient s’être accrues. Les idées me venaient plus aisément, je parvenais facilement à développer par écrit mes théories et mes observations – chose qui ne m’avait jamais été aisée auparavant. Un soir, observant ma blessure, je réalisai que mon crâne avait formé à l’endroit de l’impact une petite bosse. La plaie s’était refermée autour de l’œdème et de mon cerveau gonflé, accroissant de façon définitive les zones de la constructivité. C’est alors que je compris mon erreur, erreur de tous les partisans de la phrénologie qui, face aux attaques des pédants, n’avaient su trouver les arguments pour la défendre. S’il est impossible de prouver de façon indiscutable les théories de Gall en comparant deux sujets, il est tout à fait possible de constater les modifications des facultés d’un individu dont on déforme le crâne. Chers amis, l’homme qui se tient devant vous n’est pas seulement le sauveur de la phrénologie et l’auteur des prolégomènes à toute science future ! Il est également doué de la plus forte affectionivité, de la plus solide mémoire, du plus grand talent poétique jamais connus ! »

Retirant son chapeau, Salfinjean dévoila le sommet de sa tête, rasé, irrégulier, difforme, dix fois ouvert et dix fois refermé, couvert d’énormes croûtes jaunâtres et de bosses sanguinolentes. Au burin ou au marteau, il avait sculpté son crâne pour se doter de tous les attributs les plus enviables, bonté, éducabilité, habitativité, fermeté, de tous sauf du plus essentiel, la longévité, car après avoir brièvement dodiné sur ses pieds, Salfinjean fit un malaise et tomba par la fenêtre, brisant contre le pavé de la rue son crâne surhumain.

Dans la nécrologie publiée par l’Illustré de la Loire, on pouvait lire « mort des suites d’une blessure par balle à la tête, qu’il avait dure ».

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